Chapitre 1


Note: Pour une raison totalement inconnue, les tirets de dialogue se sont transformés en point. Je ne suis pas parvenue à rétablir les tirets conformes à mon tapuscrit. J’ai donc décidé de laisser les points qui, même s’ils ne se conforment pas à la forme du dialogue, permet toujours un confort de lecture (ce qui n’aurait pas été le cas avec des petits tirets).  


24 Décembre 1875, un manoir aux alentours de Londres

L’inspecteur descendit du fiacre. Ses yeux balayèrent le tumulte de cette nouvelle scène de crime. Devant lui se dressait un imposant manoir plongé dans l’obscurité : aucune lumière ne sortait des fenêtres. Beaucoup d’autres de Scotland Yard se trouvaient là. Ils s’affairaient, ils murmuraient, une expression d’effroi sur leurs visages. Cette atmosphère contrastait avec cette nuit ravissante, comme toute veille de Noël, où la neige recommençait à tomber tout doucement. Cette dernière aurait dû recouvrir le sol d’une couche immaculée, mais des piétinement désorientés dessinaient des empruntes incohérentes, fissurant toute idée de nuit paisible en ce lieu.

L’inspecteur Almsbury demeurait stoïque. Au jour de cette histoire, il faisait parti des meilleurs éléments de la police anglaise. Il avait démantelé d’important trafic d’opium, mis sous les verrous les plus grands assassins de Whitechapel, et arrêté un nombre admirable de chasseurs de prime qui couraient en ce temps-là. Jamais il n’aurait cru que sa longue carrière le mènerait un jour dans les beaux quartiers de Londres. Il resta cependant imperturbable. C’était un homme sec, maigre et austère : l’incarnation des forces de l’Ordre. Sa première discipline consistait à ne pas perdre de temps : il sortit son monocle de sa poche, s’appuya sur sa canne et fit quelques pas vers toute cette agitation. Même si personne ne l’attendait en cette veille de Noël, son esprit s’indignait : comment pouvait-on commettre un meurtre en cette nuit de paix ? Cette pensée, loin d’être impertinente, envahissait l’esprit de tout ceux qui se trouvaient là : les agents de police que l’on avait arraché au Réveillon et les amis des victimes qui pensaient passer une soirée de Noël comme les autres.

Ces dernier s’étaient regroupés près d’un autre fiacre. Une famille constituée d’un couple et de leur deux filles. Nous reviendrons vers eux plus tard : ils sont importants. Tout ce qu’il faut noter, c’est qu’Almsbury fronça les sourcils quand il les vit. Il n’appréciait pas les spectateurs sur les scènes de crimes. Toujours des gêneurs, ou des indignés, ou des proches impatients en attente de nouvelles. Dans ce cas précis, il s’agissait de la troisième option. L’inspecteur devait cependant rester professionnel en toutes circonstances. Il se désintéressa d’eux pour se diriger vers l’un de ses collègues, un jeune lieutenant fraîchement affecté sous son aile.

« Et bien ? Commença Almsbury. Disposons-nous de certaines informations ?

  • Tout cela est très confus, inspecteur. Nous avons deux victimes : un homme est une femme, la quarantaine, mariés l’un à l’autre. Il s’agit des propriétaires des lieux et…

  • Bien entendu que se sont les maîtres de ce manoir ! Les Withinghall sont connus à travers toute la Grande Bretagne, c’est eux qui détiennentt l’intégralité du réseau ferroviaire du pays ! Les victimes que vous mentionnez sont des aristocrates renommés, Lord Rodrigue Withinghall et son épouse. Ne parlez donc pas d’eux comme s’il s’agissait de gamins assassinés dans les bas quartiers !

  • Excusez-moi… Inspecteur, s’écrasa le lieutenant devenu tout tremblant. Lord et Lady Withinghall ont été découverts par leur fils, qui n’a entendu qu’un seul coup de feu. Lord Withinghall a été poignardé tandis que sa femme a reçu une balle dans la tête. Nous n’avons trouvé aucune arme du crime, ni couteau, ni revolver. Hormis le fils, le majordome, qui se trouvait alors au sous-sol dans les cuisines, n’a rien pu entendre. Il a trouvé les corps en remontant dans le hall d’entrée, peu de temps après le fils. Il y avait également le jeune Léandre Withinghall, le neveu, à peine plus âgé que le jeune héritier. Il a découvert les corps plus tard, quand il est revenu de sa promenade dans le parc. Le majordome avait déjà envoyé un coursier à Scotland Yard quand il est rentré. Les deux corps sont encore à leurs places, nous n’avons pas voulu les retirer tant que vous ne les aviez pas examiné. Mais le jeune fils, Alexis je crois, est toujours à genou auprès d’eux. Il refuse de bouger.

  • Vous lui avez parlé ?

  • Sans succès, Inspecteur. »

Rien de surprenant, songeait ce dernier, le traumatisme doit être grand. Il vaudrait mieux que l’on trouve rapidement une solution à ce problème. Je ne peux pas examiner les corps correctement si ce garçon reste auprès des cadavres.

Almsbury commençait à imaginer la scène qui devait se dresser dans le hall du manoir. La situation se révélait bien singulière. Généralement, quand des aristocrates se faisaient tuer, on les retrouvait en pleine rue, quand il sont à la vue de tous, et plus particulièrement à la vue des chasseurs de prime. Ces gens-là se prenaient pour des justiciers. Scotland Yard ne savaient pas grand choses d’autre sur eux. Vous non plus, vous n’en saurez pas davantage. Ils ne sont pas l’objet de cette histoire. D’ailleurs, Almsbury écarta rapidement cette hypothèse de son esprit : les chasseurs de prime ne venaient jamais tuer leurs victimes dans leur propres logis, car il était presque impossible de s’introduire chez les aristocrates sans se faire repérer par un domestique. De plus, ils s’en prenaient toujours à de riches corrompus, et les Withinghall faisaient parti des rares familles à ne rien laisser entrevoir de la sorte. Bien au contraire, elle était aimé par tous. Ce lignage venu d’Écosse avait apporté des idées humanistes aux grandes entreprises londoniennes, notamment le respect des ouvriers et des adversaires.

Non. L’assassin devait venir d’un autre horizon. Il devait même avoir des motivations bien précises pour s’attaquer ainsi à des aristocrates aussi puissants. Mais sans témoins, sans arme du crime, sans mobile, il était impossible de retrouver sa trace. Almsbury le savait bien. Qui pouvait donc bien leur en vouloir pour commettre un tel crime ? Ces gens de valeur n’avaient aucune raison d’engendrer la haine de qui que se soit, ni du peuple, ni des aristocrates, ni de la famille royale. Qui donc, dans ces conditions, l’inspecteur pouvait-il suspecter ?

Il sortit brusquement de sa rêverie. Ses yeux s’étaient arrêté sur un jeune garçon, assis sur les marches de la grande porte d’entrée. Ce dernier fixaient le sol, la tête basse, le regard plongée dans un abîme. Retenez ce garçon, lecteur, car lui aussi est important. Almsbury lui donnait seize ans. En vérité, il en avait quinze.

« Lieutenant ! Aboya l’inspecteur.

  • Oui, inspecteur ? Répondit celui-ci.

  • Qui est ce garçon, là bas, assis sur les marches ?

  • Léandre Withinghall, Monsieur, le neveu des victimes. Comme nous n’avons aucune preuve contre lui, nous avons donc laissé le majordome appeler un fiacre pour l’emmener à la gare. Il est préférable pour cet enfant de retourner auprès de son père. Le domestique lui a confié une lettre pour apporter la nouvelle à Liverpool. »

Almsbury approuva d’un signe de tête. Arriva au même moment le fiacre commandé. Le majordome sortit du manoir avec quelques valises et accompagna l’adolescent jusqu’au coche. L’inspecteur et vous, lecteur, vous remarquerez qu’avant de monter dans cette voiture, Léandre Withinghall orienta ses yeux dans une direction particulière. Si vous suivez son regard, il vous guidera jusqu’à l’autre famille, celle qu’Alsmbury avait aperçu à son arrivé. Rappelez vous, je vous avez dit qu’il s’agissait de personnes importantes.

Le couple et les deux jeunes demoiselles attendaient toujours près de leur propre fiacre. La terreur se déchiffraient sur leurs visages. Se rappelant de leurs présence, l’inspecteur interrogea de nouveau le jeune lieutenant sur leurs identités.

« Ce sont des amis de la famille : Lord et Lady Jones, ainsi que leur deux filles. L’aînée, la petite aux cheveux roux, serait fiancée au jeune fils Withinghall. D’après leurs dires, ils étaient invités pour le Réveillon. Ils sont arrivés quelques minutes après nous. Depuis, ils attendent du nouveau sur la progression de l’enquête. Nous leur avons conseillé de rentrer chez eux, mais Lord Jones n’a rien voulu savoir. »

Cela n’étonna aucunement Almsbury. Ces aristocrates… Ils sont nés pour prendre des décisions, pas pour qu’on leur en impose.

Mais laissons notre inspecteur se concentrer sur son affaire, et approchons-nous davantage de la famille Jones. Ces quatre membres attendaient non sans appréhension que la situation évolua. Ils n’avaient pu parlé à personne, ni au majordome, ni aux deux garçons Withinghall, même s’ils avaient bien aperçu Léandre près de la porte d’entrée. Parmi eux, c’est la fille aînée qui nous intéresse. Son regard fixait intensément cette grande ouverture, et sa main serrait si fort celle de sa cadette que cette dernière observait sa sœur avec inquiétude. L’angoisse de l’aîné des Jones se révélait fondée : Dans tout ce tumulte que je vous raconte, il reste un personnage que nous n’avons pas encore aperçu. Où était donc Alexis Withinghall, le jeune fils des parents assassinés ce soir ? Voilà tout ce qui préoccupait notre jeune personne. Ses prunelles d’émeraude vacillaient. L’attente était trop longue. Ne pouvant plus la supporter, elle lâcha progressivement la main de sa cadette pour pouvoir filer en toute discrétion. Lord et Lady Jones n’y prirent pas garde : l’inspecteur Almsbury venait de les rejoindre pour les interroger.

À petit pas, elle se rapprocha du manoir. L’effroi faisait naître le désordre tout autours d’elle, si bien que personne n’intercepta sa progression. Elle atteignit bientôt la grande porte d’entrée. Cette dernière s’ouvrait sur un abîme. Le hall était plongé dans l’obscurité. La jeune fille s’arrêta juste sur le seuil.

Les petites filles ne devraient pas se trouver sur les scènes de crime.

Quand ses yeux s’habituèrent au noir, elle perçut la silhouette de son ami d’enfance. Elle soupira, soulagée : Alexis n’était pas porté disparu. À genoux, il lui tournait le dos. Sa stature fragile permettait à la jeune fille Jones de le reconnaître facilement. Cette dernière fit un pas en avant pour le rejoindre mais s’arrêta net. Le silence régnait. Ce silence s’accompagnait d’une âcre odeur de mort. La nausée lui noua la gorge. Sa vue continuait de se préciser, et c’est comme cela qu’elle découvrit pourquoi Alexis était agenouillé : des silhouettes semblaient allongées devant lui. Des silhouettes inertes. La vue de plus en plus nette, elle remarqua que les genoux de son jeune fiancé s’immergeait dans une grande flaque pourpre très odorante. Ce pourpre s’étendait de plus en plus loin sur le damier noir et blanc. Le sang. C’était le sang des maîtres qui souillait la demeure.

Pétrifiée, muette, horrifiée, la demoiselle Jones ne parvenait ni à s’approcher, ni à fuir. Même pour vous, lecteur, cette scène doit être insupportable. Cependant, estimez-vous chanceux : vous ne connaissez pas encore ces personnages, qu’ils soient vivants ou morts. Alors imaginez cette petite fille, si familière autrefois avec ces cadavres. Imaginez l’avalanche d’émotion qui la submerge face à cette funeste découverte. Rien n’est plus difficile que de perdre des proches. Alors quand ces derniers disparaissent dans des conditions douteuses (ou, en l’occurrence, macabre), il faut s’attendre à ce que les sentiments des vivants dérapent et prennent une tournure de haine. Peut-être qu’à ce moment, c’était déjà le cas pour Alexis. Celui-ci ne pleurait pas, alors qu’il observait sa mère transpercée d’une balle entre les deux yeux. Il était impossible de déchiffrer l’expression de son visage.

Mais revenons à notre jeune demoiselle. Après avoir constaté sa disparition, son père se précipita pour la faire sortir du manoir. Il était trop tard, malheureusement. Cette image hanterait sa fille pour toujours. Elle se mit à pleurer, et ses larmes ne s’arrêtèrent pas, même une fois de retour à la maison, même couchée dans son propre lit. Tout laisse à croire qu’elle exprimait un double chagrin : celui d’Alexis et le siens. Elle pensait à lui, toujours. Elle s’inquiétait pour lui, toujours. Elle priait pour lui, toujours.

Ce soir là marque donc le commencement d’enchaînements tragiques. Les Withinghall se voyaient amputé de leurs membres principaux. Serait-ce la raison pour laquelle nous les avons oublié malgré leur puissant statut ? Pour l’heure, il semblerait qu’un héritier devra faire face à un avenir incertain, qu’une jeune fille amoureuse sera prête à lui venir en aide, que des Hommes se disputeront l’amour et la puissance, et que la destruction sera nourrit par la vengeance.

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